L'un des poèmes les plus marquants de la littérature française écrit par le très grand Victor Hugo après la mort de sa fille Léopoldine :

 

" Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne

Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.

J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.

Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

 

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,

Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,

Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,

Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

 

Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,

Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,

Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe

Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur. "

 

(Demain, dès l'aube.../Victor Hugo)


Poème de Victor HUGO. 1802 - 1885

"Être aimé".

Écoute-moi. Voici la chose nécessaire :

Être aimé. Hors de là rien n'existe, entends-tu ?

Être aimé, c'est l'honneur, le devoir, la vertu,

C'est Dieu, c'est le démon, c'est tout. J'aime, et l'on m'aime.

Cela dit, tout est dit. Pour que je sois moi-même,

Fier, content, respirant l'air libre à pleins poumons,

Il faut que j'aie une ombre et qu'elle dise : Aimons !

Il faut que de mon âme une autre âme se double,

Il faut que, si je suis absent, quelqu'un se trouble,

Et, me cherchant des yeux, murmure : Où donc est-il ?

Si personne ne dit cela, je sens l'exil,

L'anathème et l'hiver sur moi, je suis terrible,

Je suis maudit. Le grain que rejette le crible,

C'est l'homme sans foyer, sans but, épars au vent.

Ah ! celui qui n'est pas aimé, n'est pas vivant.

Quoi, nul ne vous choisit ! Quoi, rien ne vous préfère !

A quoi bon l'univers ? l'âme qu'on a, qu'en faire ?

Que faire d'un regard dont personne ne veut ?

La vie attend l'amour, le fil cherche le nœud.

Flotter au hasard ? Non ! Le frisson vous pénètre ;

L'avenir s'ouvre ainsi qu'une pâle fenêtre ;

Où mettra-t-on sa vie et son rêve ? On se croit

Orphelin ; l'azur semble ironique, on a froid ;

Quoi ! ne plaire à personne au monde ! rien n'apaise

Cette honte sinistre ; on languit, l'heure pèse,

Demain, qu'on sent venir triste, attriste aujourd'hui,

Que faire ? où fuir ? On est seul dans l'immense ennui.

Une maîtresse, c'est quelqu'un dont on est maître ;

Ayons cela. Soyons aimé, non par un être

Grand et puissant, déesse ou dieu. Ceci n'est pas

La question. Aimons ! Cela suffit. Mes pas

Cessent d'être perdus si quelqu'un les regarde.

Ah ! vil monde, passants vagues, foule hagarde,

Sombre table de jeu, caverne sans rayons !

Qu'est-ce que je viens faire à ce tripot, voyons ?

J'y bâille. Si de moi personne ne s'occupe,

Le sort est un escroc, et je suis une dupe.

J'aspire à me brûler la cervelle. Ah ! quel deuil !

Quoi rien ! pas un soupir pour vous, pas un coup d'œil !

Que le fuseau des jours lentement se dévide !

Hélas ! comme le cœur est lourd quand il est vide !

Comment porter ce poids énorme, le néant ?

L'existence est un trou de ténèbres, béant ;

Vous vous sentez tomber dans ce gouffre. Ah ! quand Dante

Livre à l'affreuse bise implacable et grondante

Françoise échevelée, un baiser éternel

La console, et l'enfer alors devient le ciel.

Mais quoi ! je vais, je viens, j'entre, je sors, je passe,

Je meurs, sans faire rien remuer dans l'espace !

N'avoir pas un atome à soi dans l'infini !

Qu'est-ce donc que j'ai fait ? De quoi suis-je puni ?

Je ris, nul ne sourit ; je souffre, nul ne pleure.

Cette chauve-souris de son aile m'effleure,

L'indifférence, blême habitante du soir.

Être aimé ! sous ce ciel bleu - moins souvent que noir -

Je ne sais que cela qui vaille un peu la peine

De mêler son visage à la laideur humaine,

Et de vivre. Ah ! pour ceux dont le cœur bat, pour ceux

Qui sentent un regard quelconque aller vers eux,

Pour ceux-là seulement, Dieu vit, et le jour brille !

Qu'on soit aimé d'un gueux, d'un voleur, d'une fille,

D'un forçat jaune et vert sur l'épaule imprimé,

Qu'on soit aimé d'un chien, pourvu qu'on soit aimé !

Le 14 mars 1874


Le 8 janvier 1896, Paul Verlaine s’éteignait. 

 

Les sanglots longs

Des violons

De l’automne

Blessent mon cœur

D’une langueur

Monotone.

 

Tout suffocant

Et blême, quand

Sonne l’heure,

Je me souviens

Des jours anciens

Et je pleure;

 

Et je m’en vais

Au vent mauvais

Qui m’emporte

Deçà, delà,

Pareil à la

Feuille morte.


Poème sur Sainte Jeanne d’Arc par Alfred de Musset (1810-1857)

RÉCITATIF

Je cherche en vain le repos qui me fuit. 

Mon cœur et plein des douleurs de la France. 

Jusqu'en ces lieux déserts, dans l'ombre et le silence 

De la patrie en deuil le malheur me poursuit.

CHANT

Sombre forêt, retraite solitaire, 

Muets témoins de mes secrets ennuis, 

A mes regards, de mon pauvre pays 

Cachez du moins la honte et la misère. 

Triste rameaux, si nous sommes vaincus, 

Cachez le toit de mon vieux père ; 

Peut-être, hélas ! je ne le verrai plus !

RÉCITATIF

Tout repose dans la vallée. 

Le rossignol chante sous la feuillée 

La mélancolie et l'amour. 

Déjà l'aurore éveille la nature ; 

Déjà brille sous la verdure 

La douce clarté d'un beau jour. 

Quel est ce bruit dans la campagne ? 

Le clairon sonne au pied de nos remparts ! 

De l'étranger je vois les étendards 

Flotter au loin sur la montagne.

CHANT

Nous avez-vous abandonnés, 

Anges gardiens de la patrie ? 

Plaignez-nous si Dieu nous oublie ; 

S'il se souvient de nous, venez ! 

J'ai cru sentir trembler la terre. 

J'ai cru que le ciel répondait, 

Et dans un rayon de lumière, 

Du fond des bois une voix m'appelait. 

Ce n'est pas une voix humaine : 

Il m'a semblé qu'elle venait des cieux. 

Mère du Christ, est-ce la tienne ? 

As-tu pitié des pleurs qui coulent de mes yeux ? 

Oui, l'Esprit-Saint m'éclaire ! 

Je sens d'un Dieu vengeur 

La force et la colère 

Descendre dans mon cœur. 

– En guerre !

Alfred de Musset.


Poème:

"Ouverte était la rose"

Ouverte était la rose

Avec l'aube levée

De tendre sang si rose

Que fuyait la rosée;

Sur sa tige si chaude

Que le vent s'y brûlait,

Si brillante, si haute !

Elle s'épanouissait.

(Federico Garcia Lorca) 


Les Fleurs du Mal de Charles Baudelaire

Hymne à la beauté

 

Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l'abîme,

Ô Beauté ? ton regard infernal et divin,

Verse confusément le bienfait et le crime,

Et l'on peut pour cela te comparer au vin.

Tu contiens dans ton œil le couchant et l'aurore;

Tu répands des parfums comme un soir orageux;

Tes baisers sont un philtre et ta bouche une amphore

Qui font le héros lâche et l'enfant courageux.

Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres ?

Le Destin charmé suit tes jupons comme un chien;

Tu sèmes au hasard la joie et les désastres,

Et tu gouvernes tout et ne réponds de rien.

Tu marches sur des morts, Beauté, dont tu te moques;

De tes bijoux l'Horreur n'est pas le moins charmant,

Et le Meurtre, parmi tes plus chères breloques,

Sur ton ventre orgueilleux danse amoureusement.

L'éphémère ébloui vole vers toi, chandelle,

Crépite, flambe et dit : Bénissons ce flambeau !

L'amoureux pantelant incliné sur sa belle

A l'air d'un moribond caressant son tombeau.

Que tu viennes du ciel ou de l'enfer, qu'importe,

Ô Beauté, monstre énorme, effrayant, ingénu!

Si ton œil, ton souris, ton pied, m'ouvrent la porte

D'un Infini que j'aime et n'ai jamais connu ?

De Satan ou de Dieu, qu'importe ? Ange ou Sirène,

Qu'importe, si tu rends, - fée aux yeux de velours,

Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine ! -

L'univers moins hideux et les instants moins lourds.


Poème d'un Soldat de France.

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Sans hâte dans la nuit sombre, un soldat avance,

Seul le bruit de ses pas perce le long silence.

C’est la garde, et sous l’œil des étoiles amies,

L’ombre veille au repos du camp tout endormi.

En marchant dans le sable il songe à la bataille

Qui l’a fait ce matin enfant de la mitraille.

Ce baptême du feu, il l’a tant attendu!

A son intense appel la poudre a répondu.

Sous l’orage, en soldat, il a su se dresser

Et narguer de la Mort le présent empressé.

L’ennemi a ployé au vent de sa ferveur,

Et de la Faucheuse il a reçu les faveurs.

Lorsque le choc passé, il a levé la tête,

Il s’est vu seul debout, défiant la tempête;

A son côté, gisant, un cadavre endormi:

Comme en rêve il a vu le corps de son ami…

Il s’est précipité, refusant l’évidence,

Le cœur emballé dans une folle cadence;

Voyant son camarade étendu dans la plaine,

Il s’est soudain figé, abruti par la peine.

« La mort, c’était donc ça! » murmurait sa douleur,

« Un frère de combat tombé au Champ d’Honneur! »

Cruel enseignement pour un enfant du feu,

Qui quêtait sans y croire un destin plus heureux!

La révolte soudain prit corps en son esprit,

Vainqueur sans coup férir de son cœur tout épris;

La France était blessée par la mort d’un héros,

Pendant qu’en son pays on brûlait son drapeau!

Ce blason bien-aimé, brodé sur son treillis,

Sur son propre sol était tant souillé, haï!

Qui méritait la mort? Son frère ou bien le traître

Qui d’un pays d’accueil se prétendait le maître?

« Pourquoi fais-je la guerre en ces contrées lointaines

Quand la France en sa terre endure tant de haine?

Ce combat sans merci que je mène en errance,

Ce combat sans merci s’achèvera en France! »

Sans hâte dans la nuit, un soldat sombre avance,

Seul le bruit de ses pas perce le long silence;

Les yeux secs, un soldat serre fort son fusil,

Et continue sa ronde, le cœur endurci…

Sergent P.


POÉSIE ET ÉQUITATION :

 

« Et posé avec une telle aisance dans sa selle,

Comme si un ange tombait des nuages,

Pour volter et incurver un Pégase ardent

Et ensorceler le monde par la noblesse de son tact équestre ». 

 

William Shakespeare (1564-1616).

The First part of King Henry the Fourth

Henry IV, part 1 | Act 4, Scene 1


Le 8 janvier 1896: Décès de Paul Verlaine, 51 ans

Après une enfance à Metz, il fait ses études à Paris et trouve un emploi à l'Hôtel de Ville. Il fréquente les salons et cafés littéraires de la capitale et fait la connaissance de nombreux poètes célèbres de son époque.

Ces rencontres l'incitent à composer lui aussi des vers. Verlaine est d'un caractère timide et cette faiblesse est aggravée par des deuils familiaux : il se tourne alors vers la boisson. La rencontre de Mathilde Maute, puis leur mariage en 1870, le détournent un temps de l'alcool. C'est alors que Verlaine croise le chemin d'Arthur Rimbaud dont il tombe littéralement amoureux.

Il abandonne sa femme pour suivre Rimbaud en Angleterre et en Belgique. Mais les relations entre ces deux hommes trop différents sont orageuses : en 1873 Verlaine blesse Rimbaud avec un révolver et est condamné à deux ans de prison.

Beauté des femmes (Sagesse, 1880)
Beauté des femmes, leur faiblesse, et ces mains pâles
Qui font souvent le bien et peuvent tout le mal,
Et ces yeux, où plus rien ne reste d'animal
Que juste assez pour dire : « assez » aux fureurs mâles.
Et toujours, maternelle endormeuse des râles,
Même quand elle ment, cette voix! Matinal
Appel, ou chant bien doux à vêpres, ou frais signal,
Ou beau sanglot qui va mourir au pli des châles!...
Hommes durs! Vie atroce et laide d'ici-bas!
Ah! que du moins, loin des baisers et des combats,
Quelque chose demeure un peu sur la montagne,
Quelque chose du coeur enfantin et subtil,
Bonté, respect! Car, qu'est-ce qui nous accompagne
Et vraiment, quand la mort viendra, que reste-t-il?

Paul Verlaine a créé un art nouveau, inconscient et exquis; ses vers sont souvent plus près de la musique que de la littérature. Comme l’a très bien dit J. Lemaître : « Ce barbare, ce sauvage, cet enfant a une musique dans l’âme, et à certains jours il entend des voix que nul avant lui n’avait entendues. »

Quelque chose du cœur enfantin et subtil,


Nous dormirons ensemble

Que ce soit dimanche ou lundi
Soir ou matin minuit midi
Dans l'enfer ou le paradis
Les amours aux amours ressemblent
C'était hier que je t'ai dit
Nous dormirons ensemble
C'était hier et c'est demain
Je n'ai plus que toi de chemin
J'ai mis mon cœur entre tes mains
Avec le tien comme il va l'amble
Tout ce qu'il a de temps humain
Nous dormirons ensemble
Mon amour ce qui fut sera
Le ciel est sur nous comme un drap
J'ai refermé sur toi mes bras
Et tant je t'aime que j'en tremble
Aussi longtemps que tu voudras
Nous dormirons ensemble

Louis Aragon